SCIENCES HUMAINES

SCIENCES HUMAINES

L’expression «sciences humaines» est, en France, une façon usuelle de nommer les études de psychologie et de sociologie. Depuis la Seconde Guerre mondiale, elle a remplacé l’ancienne appellation de «sciences morales». En 1942, l’ouvrage de Wilhelm Dilthey sur les sciences de l’esprit (Geisteswissenschaften ) a été traduit en français sous le titre Introduction aux sciences humaines . Par un décret du 23 juillet 1958 (publié au Journal officiel du 27 juillet 1958), on transforma les facultés des lettres en facultés des lettres et sciences humaines, dans le dessein d’y promouvoir l’enseignement d’une partie des sciences sociales (la psychologie et la sociologie), au voisinage des humanités littéraires. Dans ce sens académique, passé dans l’usage, l’expression «sciences humaines» est une locution idiomatique typiquement française (l’anglais l’emploie parfois dans des contextes assez lâches, mais dit plus couramment social sciences ).

Curieusement, ce gallicisme ne recouvre pas tout le champ des sciences de l’homme. Par exemple, il exclut l’histoire; il inclut au moins partiellement certaines sciences naturelles telles que la psycho-physiologie, mais en exclut d’autres telles que l’anthropologie physique (dans ce cas, c’est, au contraire, le musée de l’Homme qui dépend administrativement du Muséum d’histoire naturelle). Cette formule est donc peu cohérente. Elle a l’inconvénient de ne pas préciser ce qui, en l’homme, relève des sciences positives, c’est-à-dire du recours à l’expérience.

Quand on parle des sciences de l’homme, le mot «homme» désigne un domaine intermédiaire entre, d’une part, les sciences naturelles (biologie) et, d’autre part, les sciences abstraites du raisonnement (logique, mathématique, philosophie). Ce domaine a un caractère social dans la mesure où il inclut l’acquisition d’un langage et d’une culture ; les formes sociales sont des formes mixtes qui participent à la fois de la vie et de la pensée. La parole, étant le propre de l’homme, sert de critère distinctif entre le point de vue naturaliste et le point de vue social ou culturel. Les sciences sociales traitent des activités humaines, de leurs résultats et de leurs conditions. Ces conditions ont elles-mêmes une base biologique qui est prise en compte dans la psychologie, la démographie (en liaison avec la génétique), dans l’anthropologie enfin (origines de l’homme, de son outillage et de ses production culturelles). Les sciences de l’homme ont donc pour objet l’étude des conditions, naturelles et culturelles, des activités humaines.

1. Histoire de la terminologie

Quelques remarques historiques pourront aider à mieux comprendre les hésitations du vocabulaire.

L’«étude de l’homme» est une expression qu’utilisent les humanistes et que l’on retrouve chez Pascal. Bien qu’elles s’intéressent surtout à l’histoire des mœurs et des idées, les conceptions humanistes se caractérisent par un éclectisme universel, par une curiosité qui s’étend à tout ce qui est humain, y compris l’anatomie (Léonard de Vinci). Les philosophes du XVIIIe siècle parleront, comme les scolastiques, de la «nature humaine», mais pour lui appliquer des méthodes scientifiques nouvelles inspirées de Galilée et de Newton. Les études de la perception au XVIIIe siècle ont «découvert» la sensibilité humaine (empirisme). L’importance accordée à celle-ci au XIXe siècle, attirera l’attention sur l’influence du milieu social (le lamarckisme en biologie, le «socialisme» en politique). L’idée des sciences sociales a été conçue alors sous la forme d’une science de synthèse, par des auteurs tels qu’Auguste Comte, Karl Marx, Jeremy Bentham, Herbert Spencer. Elle a été mise en œuvre au XXe siècle, mais selon une perspective différente, en se subdivisant en une multitude de spécialités. Au cours de la même période, au XIXe siècle et au début du XXe, l’expression «sciences morales» avait fait l’objet de nombreuses discussions (par exemple, dans la Logique de Stuart Mill, 1843). En France, depuis qu’elle s’y est imposée, l’expression «sciences humaines», interprétée de façon fortement psychologisante, a servi de compromis entre les sciences sociales (au sens restreint) et les sciences de l’homme (en un sens large, englobant les deux sortes de conditions, naturelles et culturelles, de l’activité humaine). Comme on l’a dit plus haut, elle correspond plus à une façon de parler qu’à une catégorie conceptuelle capable de nous orienter sans trop d’équivoque dans la classification des sciences. Cependant, deux tentatives ont été faites pour donner aux sciences humaines un statut épistémologique, soit en leur assignant une orientation distincte de celle des sciences sociales (Claude Lévi-Strauss), soit en leur proposant à titre de paradigme scientifique une image provisoire de l’homme (Michel Foucault.) Ces tentatives se rattachent au mouvement structuraliste qui s’est développé précisément dans le contexte historique où fut publié le décret en 1958, au début de la Ve République (c’est en 1958 que fut publiée la première partie de l’Anthropologie structurale ).

Lévi-Strauss distingue trois groupes de disciplines ou trois facultés: la faculté des arts et des lettres, la faculté des sciences sociales, la faculté des sciences humaines. «En gros, écrit-il, la faculté des sciences sociales comprendrait l’ensemble des études juridiques telles qu’elles existent dans les facultés de droit; s’y ajouteraient [...] les sciences économiques et politiques, et certaines branches de la sociologie et de la psychologie sociale. Du côté des sciences humaines se grouperaient la préhistoire, l’archéologie et l’histoire, l’anthropologie, la linguistique, la philosophie, la logique, la psychologie.» Une telle répartition permet de dégager «le seul principe concevable» au nom duquel on puisse distinguer clairement les sciences sociales des sciences humaines. «Sous le manteau» des premières, poursuit Lévi-Strauss, on trouve toutes les sciences «qui acceptent sans réticence de s’établir au cœur même de leur société, avec tout ce que cela implique de préparation des élèves à une activité professionnelle, et de considération des problèmes sous l’angle de l’intervention pratique. [...] En revanche, les sciences humaines sont celles qui se mettent en dehors de chaque société particulière, soit qu’elles s’efforcent d’adopter le point de vue d’une société quelconque ou d’un individu quelconque au sein d’une société, soit que, soucieuses de saisir une réalité immanente à l’homme, elles se placent en deçà de tout individu et de toute société.» Ainsi, entre les unes et les autres, la relation, qui semble être d’opposition plutôt que de corrélation, est celle qui s’établit entre la démarche centripète et la démarche centrifuge. Les sciences sociales «consentent parfois à partir du dehors, mais afin de revenir au-dedans». Les sciences humaines adoptent l’attitude inverse. «Si parfois elles s’installent au-dedans de la société de l’observateur, c’est pour s’en éloigner dans un ensemble ayant une portée plus générale.»

La classification ainsi proposée par Lévi-Strauss (Anthropologie structurale , t. II, 1973) s’appuie sur des arguments pédagogiques et administratifs qui peuvent permettre d’officialiser des situations professionnelles. Mais, dans la mesure où elle se présente comme une classification des sciences, on ne saurait négliger les orientations qu’elle propose. Elle se fonde sur un critère de finalité sociale, qui oppose une attitude centripète ou ethnocentrique à une attitude centrifuge ou universaliste. Or, si le droit et l’économie sont des techniques utilitaires, «fonctionnalistes», sans généralité, peut-on les considérer comme des sciences? Le critère finaliste semble ne pouvoir permettre de distinguer les niveaux de langage. La règle sociale, en effet, ou la norme juridique, qui a un domaine restreint de juridiction, est un objet d’étude pour le juriste et n’appartient donc pas au même niveau de langage que le raisonnement sur les règles ou la «proposition» juridique, comme l’a montré Kelsen dans sa Théorie pure du droit (1934), dont la perspective épistémologique se veut universelle. De même, dire que l’économie est centripète, n’est-ce pas confondre les effets économiques de l’échange avec les intentions sociales de l’échange? Les répercussions internationales de celui-ci ne se mesurent pas toujours aux intentions intéressées ou centripètes de chaque partenaire. De plus, pourquoi consacrer le partage entre la tradition écrite (les lettres) et la tradition orale (l’ethnologie), ainsi que la dissociation au sein des sciences déductives (logique et mathématique)? Le fait de rapprocher la logique de la psychologie et de la séparer des mathématiques nous ramène à une situation antérieure aux Principia mathematica de Whitehead et Russell. La philosophie, pour sa part, se trouve rangée parmi les sciences humaines, ce qui réflète assez bien la décadence intellectuelle qui a suivi en France la Seconde Guerre mondiale et qui a conduit la philosophie française à se replier sur la dialectique spéculative du romantisme allemand en s’isolant du mouvement de pensée international provoqué par les développements de la logique. La doctrine structuraliste conçoit le fonctionnement de l’esprit humain sur un modèle dit linguistique qui est emprunté à la phonologie et auquel ses adversaires ont reproché de ne pas rendre compte des problèmes de syntaxe. La doctrine structuraliste tendant à confondre classification différentielle et liaison syntaxique, il apparaît alors bien difficile de distinguer les conditions de vérité d’un énoncé et les conditions sociales de son acceptabilité, c’est-à-dire les attitudes centripètes ou centrifuges qui sont adoptées par rapport à cet énoncé.

Michel Foucault, de son côté, s’est proposé de montrer que l’apparition des sciences humaines a été rendue nécessaire par une certaine configuration du savoir, et que l’on peut prévoir leur fin prochaine: «Leur possibilité intrinsèque, écrit-il, le fait nu que pour la première fois depuis qu’il existe des êtres humains et qui vivent en société, l’homme, isolé ou en groupe, soit devenu objet de science – cela ne peut être traité comme un phénomène d’opinion: c’est un événement dans l’ordre du savoir.

«Et cet événement s’est lui-même produit dans une redistribution générale de l’épistémè : lorsque, quittant l’espace de la représentation, les êtres vivants se sont logés dans la profondeur spécifique de la vie, les richesses dans la poussée progressive des formes de la production, les mots dans le devenir des langages. Il était bien nécessaire dans ces conditions que la connaissance de l’homme apparaisse en sa visée scientifique comme contemporaine et de même grain que la biologie, l’économie et la philologie, si bien qu’on a vu en elle, tout naturellement, un des progrès les plus décisifs faits dans l’histoire de la culture européenne, par la rationalité empirique» (Les Mots et les Choses ).

Quel est cet événement dont l’apparition est jugée «nécessaire»? Foucault précise qu’il ne s’agit pas d’un phénomène d’opinion, mais il ne dit rien sur les méthodes et l’objet de ce qui mériterait ou non d’être appelé sciences humaines. On admet généralement que la «connaissance de l’homme» en son aspect pratique relève du sens commun, c’est-à-dire des activités de délibération et de décision. En quoi la «visée scientifique» dont parle Foucault se distingue-t-elle d’un phénomène d’opinion? Où situer l’événement dans l’histoire des sciences? S’il s’agissait des sciences sociales, il faudrait, comme l’a montré Paul Lazarsfeld dans sa Philosophie des sciences sociales , en faire remonter l’origine à l’«arithmétique politique» du XVIIe siècle (avec Graunt, William Petty...) et au développement, sous diverses formes, du calcul des probabilités (dont l’origine se trouve chez Pascal et Bernoulli), donc à une époque où n’était pas encore constitué le trièdre de la biologie, de l’économie et de la linguistique, à moins qu’on ne considère qu’en un sens très large la trilogie de la vie, de l’outil et du signe caractérise traditionnellement l’espèce humaine. Si, par sciences humaines, on entendait simplement l’étude de l’homme, il faudrait rappeler qu’un humaniste florentin, le chancelier Coluccio Salutati, créa les studia humanitatis par analogie avec les studia divinitatis . Aristote rattachait l’étude de l’âme à la physique, alors qu’il faisait des activités sociales l’objet de l’éthique et de la politique. Nous pensons toujours à peu près de même lorsque nous faisons de la psychologie une science mixte, en partie naturelle, en partie sociale, et lorsque nous disons après le Stagirite que les problèmes de justice font appel à la mesure et au calcul. Pourquoi les sciences humaines auraient-elles été «nécessaires» en France plutôt que dans les pays anglo-saxons, où l’on parle plus modestement de sciences sociales? Ne serait-ce pas qu’en France survit encore le rêve du XIXe siècle, celui de Comte et de Marx, le vieux rêve d’une science globale de l’homme, héritière de la théologie, et comprise comme l’avènement d’une synthèse par le savoir de la «totalité»: «On ne doit plus alors concevoir qu’une seule science, écrivait Auguste Comte, la science humaine ou plus exactement sociale dont notre existence constitue à la fois le principe et le but, et dans laquelle vient naturellement se fondre l’étude rationnelle du monde extérieur, au double titre d’élément nécessaire et de préambule fondamental»(Discours sur l’esprit positif , Ire partie, chap. II, § 20). Depuis le XIXe siècle, l’évolution intellectuelle s’est produite dans le sens inverse de celui qu’imaginaient Comte, Marx ou Spencer. Bien loin de désigner une synthèse totalisante où il est impossible de distinguer jugement de réalité et jugement de valeur, le mot «science» est défini par deux caractères: l’explication des procédures de preuve et la délimitation d’un domaine, c’est-à-dire d’un ensemble d’items d’information qui sont reliés entre eux et en fonction desquels nous jugeons que telle sorte de donnée ou d’évidence est pertinente ou non par rapport à la question posée. Le mot «homme» a des significations beaucoup trop complexes et trop indéterminées pour constituer un domaine unitaire, un champ où des réponses précises pourraient être apportées à des questions précises, comme le sont, au contraire, les questions sur telle ou telle façon de vivre et de se comporter.

On conclura l’examen de ce problème de terminologie en adoptant les deux conventions suivantes: d’une part, l’expression «sciences humaines» ou «sciences de l’homme» est une désignation topique qui localise un thème général d’étude, celui de l’être humain vivant et pensant (Homo sapiens ), et qui le propose comme lieu commun de recherches (lieu à propos duquel on peut se poser toutes sortes de questions); d’autre part, chaque fois que nous voudrons parler de classification des sciences, nous distinguerons entre sciences naturelles et sciences sociales pour spécifier sous quel aspect formel ou méthodologique l’être humain nous est donné comme objet d’étude dans le cadre de son milieu biologique ou de son milieu institutionnel et culturel. Cette distinction entre le point de vue méthodologique de la classification des sciences et le point de vue topique ou thématique d’un lieu commun interdisciplinaire peut servir de fil conducteur dans l’emploi des mots.

L’esprit humain se manifeste dans ses œuvres. Les humanités littéraires qui étudient les œuvres de l’esprit ont précédé historiquement la formation des sciences sociales, qui veulent être une étude plus directe des activités humaines (par voie d’observation et d’hypothèse). Parmi ces dernières on peut citer: l’étude des populations (démographie) et du cadre de vie (géographie humaine); l’étude des comportements classifiables par des critères publics et des formes conventionnelles de rationalité pratique (sciences politiques, juridiques, économiques); la sociologie, qui se subdivise à mesure qu’elle précise ses champs de recherche; l’anthropologie sociale ou ethnologie, qui fait sur le terrain un travail comparable à celui de l’histoire sociale sur des documents écrits ou archéologiques; enfin, la psychologie, comme étude des fondements biologiques de la culture. L’histoire et la linguistique participent à la fois des sciences sociales et des humanités. La principale question qu’il convient maintenant d’examiner est celle de savoir quels sont les rapports entre les humanités classiques, issues de la Renaissance, et les sciences sociales, élaborées à partir du XIXe siècle. Il n’y a pas de frontière nette entre les deux groupes de disciplines, qui réagissent aujourd’hui l’un sur l’autre. C’est surtout leur différence d’origine qui peut nous aider à comprendre leur différence d’orientation.

2. L’étude des humanités

Le latin humanitas , lorsqu’il traduit le grec païdeia , signifie «culture», «éducation», «civilisation». L’humanisme est issu d’une double tradition, hellénistique (ou gréco-latine) et judéo-chrétienne (hébraïque et grecque), l’humanisme a transformé l’idée même de tradition. La conception médiévale de celle-ci était d’ordre ecclésiastique ou juridico-théologique. En soumettant les auteurs sacrés aux mêmes méthodes d’exégèse que les auteurs profanes, l’humanisme a fait de la tradition des anciens «la culture» par excellence, celle qui a fondé l’unité spirituelle de l’Europe et l’a finalement ouverte à l’étude comparée de toutes les cultures. La transformation du concept de tradition ecclésiastique en celui de tradition humaniste ou culturelle est solidaire du développement de la critique philologique et historique. On peut résumer cette évolution en posant quelques jalons.

Le Moyen Âge vénérait dans les textes des «autorités» (auctor , auctoritas ). Ces autorités étaient à la fois juridiques et théologiques. Les «lettres humaines» (litterae humaniores ) n’étaient pas seulement la littérature mais plus fondamentalement la jurisprudence, qui traite de la loi humaine par opposition à la loi divine des litterae diviniores . Cette ancienne signification légale des «lettres» se trouve encore chez Cervantès (Don Quichotte , I, chap. XXXVII). Mais dès le XIIe siècle, le Sic et non d’Abélard avait posé le problème de la conciliation des autorités. Du même mouvement par lequel le juriste cherchait à concilier les autorités canoniques dans une Concordia discordantium canonum (Gratien), le théologien recherchait l’harmonie des deux Testaments, la Concordia scripturarum . L’exégèse médiévale s’appuyait sur une vision totalisante de l’histoire, unifiée par l’eschatologie, de même qu’aujourd’hui le messianisme révolutionnaire perpétue le dédoublement religieux du monde, fondement sacré d’un légitimisme unique, militant et combattant.

La synthèse médiévale, celle qui demeure inscrite au portail royal de Chartres, s’est défaite pour de multiples raisons. La première expression intellectuelle de sa dissociation se trouve dans la scolastique finissante, en particulier dans la conception ockamiste de la théologie comme science formellement déductible que, à la fin du XVe siècle, Gabriel Biel, disciple de Guillaume d’Ockam, a clairement résumée: «La vérité catholique est vérité révélée par Dieu en elle-même ou dans son antécédent [...]. On dit «en elle-même» à cause des vérités du canon biblique qui, toutes, ont été expressément révélées [...]. On dit «dans son antécédent» à cause des vérités qui, à partir de celles contenues dans la Bible, peuvent être inférées ou déduites en conséquence nécessaire» (Commentarium in quartum librum sententiarum , éd. Brixiae, 1574). Cette théorie déductive de l’inférence ou de la «conclusion théologique» détruisait l’analogie harmonisante du grand poème médiéval. Substituant à la grâce enveloppante des allégories scripturaires la sécheresse de ses distinctions, elle inaugurait l’inventaire analytique des textes, désormais considérés comme lieux documentaires d’information aussi bien dans les loci theologici de la Contre-Réforme que dans la Scriptura sola de la Réforme.

Le passage de la conception médiévale des «autorités» et des sacramenta (mysteria) scripturarum à la conception philologique du document, au sens historique et moderne du terme, s’est effectué par l’intermédiaire de l’humanisme. La philologie, qui est l’étude historique des textes au double point de vue grammatical et littéraire, a été l’instrument de cette transformation. Le commentaire «sententiel» des scolastiques a cédé la place au commentaire littéraire qui restitue au langage sa valeur expressive de sensibilité aussi bien que d’idées, et rend aux auteurs, sacrés ou profanes, leur individualité psychologique. Signe de cette évolution, en 1517, l’université d’Oxford révisait ses statuts pour entrer dans la «voie des modernes» (via modernorum ).

Bien que Montaigne s’intéressât déjà à toutes les formes d’humanités, la curiosité à l’égard des cultures lointaines (l’Inde, la Chine, les «Hurons»...) ne pouvait qu’élargir lentement son horizon, car la reconnaissance de la relativité des croyances religieuses était le prix à payer pour rendre comparables toutes les traditions humaines. L’universalisme allait désenchanter le monde: «Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus», humains, trop humains. Ce n’est en définitive qu’au siècle dernier que le mouvement intellectuel issu de l’humanisme est parvenu à la pleine possession de ses moyens. Les humanités littéraires apparurent alors comme l’étude philologique et comparative des œuvres de l’esprit. «Sciences de l’esprit», dira Dilthey. En effet l’œuvre, en se détachant de l’organisme vivant qui l’a produite, et subsistant après lui, est l’expression pure de l’âme ou de la pensée. Or, simultanément s’est fait jour un autre type d’approche caractéristique des sciences sociales, essentiellement vouées à l’étude des comportements des hommes vivant en société. Si bien qu’en 1890, Ernest Renan, dans L’Avenir de la science pouvait observer qu’au moment même où «les sciences philologiques et historiques» avaient atteint leur maturité, elles commençaient à «se démolir» au profit d’une nouvelle orientation de la recherche, celle, disait-il, «des sciences politiques et sociales».

3. Les sciences sociales

Sous l’effet du développement industriel, le centre d’intérêt s’est déplacé. Pour l’auteur de Wilhelm Meister , la vocation pour le commerce et la gestion des affaires est digne d’être comparée à la vocation pour les lettres et les arts. La culture humaniste s’intéressait aux œuvres de l’esprit et aux formes d’expression; les sciences sociales vont prendre en considération les activités humaines, leurs formes d’organisation, politiques ou économiques. Les conditions du comportement des hommes vivant en société peuvent être de différentes sortes: linguistiques, psychologiques, économiques, démographiques, idéologiques...; mais, ce qui les réunit dans un même ensemble, c’est leur commune référence à l’activité des hommes qui est devenue objet d’investigation empirique dans la mesure même où l’intention (plus précisément l’action intentionnelle) ne suffit pas à en rendre compte.

La «notion de comportement»

Mais que veut-on dire quand on caractérise les sciences sociales comme des sciences du comportement?

Le comportement est la manière d’agir, le genre de transformation qu’opère une chose dans un certain contexte. Ainsi un acide au contact d’un métal se «comporte» de telle ou telle manière. Peut être appelé «comportement» tout changement qui n’est pas seulement subi de manière accidentelle, mais qui est caractéristique des propriétés d’un agent ou de la structure interne d’un système sans être simplement subi de manière accidentelle. Il s’agit donc d’une catégorie plus large que l’action intentionnelle ou comportement dirigé vers un but. L’action pose à l’acteur un problème pratique de décision quant à la fin et aux moyens. C’est pourquoi le mot «action» appartient traditionnellement au vocabulaire de la morale et du droit. Pour souligner le contraste entre l’appréciation normative et la description positive, on a forgé l’expression «science des mœurs ou du comportement». Tirant au lendemain de la Première Guerre mondiale toutes les conséquences de cette opposition les behavioristes ont rejeté l’idée d’action qui leur paraissait liée à une explication finaliste. Mais le débat entre mécanisme et finalisme laissait dans l’ombre le problème des structures logiques du raisonnement pratique. Les économistes, par exemple, ont à analyser des décisions, des échelles de préférence, des modèles de rationalité de l’action. Aujourd’hui, il est plus communément admis que les sciences du comportement peuvent être des sciences empiriques de l’action. Deux sortes d’arguments peuvent être invoqués en faveur de cette thèse.

En 1966, dans un article intitulé «Concepts, théorie et explication dans les sciences du comportement» (reproduit dans Philosophie des sciences sociales , Paris, 1970), Paul Lazarsfeld a montré que l’hypothèse behavioriste ne voulait retenir à titre d’explication que des variables observables (stimulus-réaction) et que certains chercheurs comme Tolman furent néanmoins conduits à admettre des «variables intermédiaires» ou «latentes» correspondant à des dispositions, par principe inobservables. Dire qu’un être vivant est disposé à agir de telle ou telle manière, c’est dire qu’il ne réagit pas seulement à des stimuli extérieurs mais qu’il réagit à ses propres réactions grâce à des mécanismes correctifs d’autorégulation. Le comportement est donc un changement réglé. En outre, les concepts dispositionnels sont des notions théoriques sans référence directe à des événements observables; ils ont le même degré d’abstraction que le conditionnel modal ou irréel (dire que le sucre est «soluble», c’est dire que si on le mettait dans l’eau, il se dissoudrait). Ce que nous appelons un «trait» de mœurs ou de caractère est un concept dispositionnel obtenu par classification d’un certain nombre d’indices. Les notions d’indices, de symptômes, de signes inductifs, supposent que l’on raisonne non pas sur des événements mais sur des classes d’événements ou des répétitions de séquences observables. À des questions abstraites: Qu’est-ce que l’amitié, la prudence, le désir, la satisfaction?, on ne peut répondre que par une pluralité de définitions partielles relatives à diverses classes d’observations. Pour savoir à quoi s’appliquent nos concepts, nous devons transformer le problème de définition en un problème de diagnostic: comment reconnaissons-nous l’amitié, la prudence, le désir, la satisfaction? À quels indices percevrons-nous un comportement comme étant tel ou tel? Dès lors la notion de comportement se dédouble en un concept caractéristique et ses indicateurs empiriques. Le rapport entre les deux est un rapport de probabilité statistique. La mesure sert ici à introduire des relations d’ordre entre les ensembles ou les classes que l’on distingue. Le classement pourra s’effectuer suivant diverses dimensions ou divers aspects ordonnés (ce que l’on appelle un «espace d’attributs»). Mais comment choisir les indicateurs empiriques? L’expérience montre que le choix initial n’a pas une importance décisive. On ne peut apprécier la pertinence d’une variable qu’à partir du moment où l’on peut relier diverses variables entre elles dans une proposition conditionnelle. Le choix des concepts caractéristiques et des indicateurs probables est en partie conventionnel; ce qui importe ce sont les phrases ou les propositions que, à partir de là, nous construisons en exprimant des hypothèses qui soient susceptibles d’être confirmées ou bien infirmées par l’expérience.

D’autre part, les stimuli, c’est-à-dire les signaux ou les valeurs d’information qui motivent un comportement ne sont pas tous de même ordre. C’est ainsi qu’en se demandant à quelles conditions la recherche de l’intérêt peut ou non provoquer une action, M. Olson, dans son livre La logique de l’action collective , a renouvelé notre conception du fait social.

Notre vocabulaire politique nous porte souvent à imaginer les classes sociales ou les groupes de pression comme des acteurs collectifs qui seraient doués d’une volonté de lutte ou de domination. Ces abstractions sont d’autant plus chargées de valeur émotionnelle qu’elles sont plus vagues. L’imagerie des acteurs collectifs nous dispense de rechercher ce qui incite les hommes à former des associations et à s’organiser. Olson a montré qu’une collectivité nombreuse mais inorganisée (un «groupe latent») est incapable d’agir spontanément parce qu’aucun des acteurs individuels n’a intérêt à payer le coût de l’action collective; il a seulement intérêt à ce que les autres payent. En outre, la production d’un bien public, indivisiblement profitable à tous, ne peut être obtenue qu’au prix de certaines contraintes qui restreignent la liberté de chacun. Enfin, les grandes organisations ne peuvent réussir sans devenir plurifonctionnelles, c’est-à-dire sans fournir, en plus des biens collectifs, certains avantages individuels. En raisonnant ainsi sur le coût social des opérations, Olson et d’autres ont généralisé, en l’appliquant à la réalité politique, un schéma de raisonnement classique chez les économistes depuis le XVIIIe siècle. L’analyse des rationalités utilitaires ne préjuge pas de la nature des fins ou projets qui nous intéressent, mais elle nous aide à comprendre comment, de la diversité des intérêts individuels, peuvent naître des effets collectifs imprévus. Les acteurs sont toujours des individus, mais il résulte de leurs interactions mutuelles des conséquences surprenantes, quelquefois paradoxales. L’existence de ces renversements dialectiques ou de ces effets pervers montre que les problèmes pratiques requièrent une analyse logique plus élaborée que les estimations intuitives. Olson fait observer que son raisonnement utilitariste s’applique aux associations économiques ou politiques, non aux communautés familiales ou religieuses, dont les solidarités sont plus érotiques qu’utilitaires. Mais, dans tous les cas, on ne peut expliquer les changements psychologiques ou sociaux sans s’interroger sur la logique des systèmes d’interaction entre les hommes. On ne peut expliquer un comportement par la simple observation de régularité ou de constantes répétitives, quelle que soit la manière dont on les conçoit, comme des causes matérielles ou des normes culturelles intériorisées. Le schéma linéaire de l’antécédent au conséquent ou du passé au présent ne suffit pas à donner une explication. Pour être explicative, la relation conditionnelle doit apparaître comme implication formelle entre les hypothèses que l’on pose en prémisses et les conséquences que l’on peut en déduire. Si l’on suppose que, dans telles circonstances, telles conditions sont données, quelles conséquences seraient prévisibles à partir de cette hypothèse? L’une des tâches principales de la sociologie est d’expliciter suffisamment la texture logique de nos hypothèses pratiques ou de nos opinions pour que nous puissions en tester empiriquement les conséquences. Et de même qu’en morale les biens utiles ne sont pas séparables des biens fondamentaux que sont les relations humaines, ainsi l’analyse prosaïque des relations d’intérêts et des contraintes qu’implique l’action collective nous montre qu’il y a plus de rationalité qu’on ne le croit très souvent dans la manière dont se font et se défont les associations qui se créent entre les hommes.

Lois de composition et lois de changement

La conception des sciences sociales comme sciences du comportement ou du changement caractéristique a une portée philosophique importante. Les sciences naturelles en effet mettent en pratique deux sortes de lois: de composition d’une part, de changement ou d’évolution d’autre part. Les lois de composition, comme la table périodique des éléments chimiques de Mendeleïev, pour la structure de la matière, la composition des molécules, etc., peuvent servir à interpréter les lois de changement, par exemple l’évolution des astres, l’âge respectif des étoiles blanches ou rouges. Or il semble que les sciences de l’homme se trouvent à cet égard dans une situation différente, un contraste assez troublant apparaissant d’ailleurs entre le cas de la sociologie et celui de la psychologie. En sociologie, on peut établir des lois de composition en montrant comment les comportements individuels produisent entre eux des effets d’agrégation aux conséquences parfois imprévues, celles-là mêmes que R. Boudon a analysées dans Effets pervers et ordre social . Ainsi que l’a montré May Brodbeck (Readings in the Philosophy of Social Sciences ), c’est sur l’existence de ces lois de composition qu’est fondé l’individualisme méthodologique. Dans cette optique, on prend comme unité de base l’action ou plutôt l’agent individuel. La psychologie, de son côté, a fait de multiples tentatives pour expliquer la genèse du comportement à partir d’unités plus élémentaires, telles que la sensation, les réflexes et leur conditionnement, les pulsions inconscientes, les signaux de l’informatique... Il ne semble pas toutefois que ces tentatives aient abouti à la formulation de lois de composition comparables à celles que l’on met en œuvre dans les sciences naturelles. Le rapport de la psychologie à la physiologie n’a pas pu être établi sur la base d’hypothèses «atomistiques». Les psychologues semblent condamnés à aborder directement l’étude des changements ou des variations d’états. Et pourtant, même si la table des éléments n’est pas le dernier mot de la physique, c’est elle qui, depuis Empédocle jusqu’aux successeurs de Mendeleïev, a donné aux physiciens le sentiment d’avoir les pieds sur terre. Les sciences sociales quant à elles, en se réduisant à n’être de leur propre aveu que des sciences du comportement ou du changement, naviguent comme elles peuvent sur les abîmes de la psychologie. En ce dernier domaine, où l’activité psychologique est inséparable de l’agent, l’absence de «particules élémentaires» entre lesquelles on puisse établir des lois rigoureuses d’association est une difficulté qui a été souvent minimisée ou masquée par le jeu des analogies entre sciences naturelles et sciences sociales. Celles-ci ont longtemps cru pouvoir se donner une respectabilité en faisant appel à des analogies mécaniques, chimiques, hydrauliques, organiques, informatiques, et en utilisant la métaphore comme jadis les alchimistes qui rêvaient d’elementa et de virtutes . Aujourd’hui, les chercheurs en sciences sociales ont davantage conscience de l’originalité de leurs méthodes. Ils constatent, par exemple, que la notion de mesure n’a pas le même sens dans les deux groupes de disciplines. Ainsi, R. Boudon, dans son introduction à la Philosophie des sciences sociales de Lazarsfeld, relève que: «Dans [les sciences physiques], les mesures se répartissent, pour utiliser la terminologie de Meinong, en mesures fondamentales (comme les mesures de longueur) et mesures dérivées construites à partir des mesures fondamentales (comme la vitesse et l’accélération); les premières impliquent un isomorphisme entre un ensemble d’opérations physiques et les axiomes définissant la notion de mesure. En revanche, les mesures des sciences sociales sont le plus souvent des mesures dérivées de modèles reposant sur des hypothèses particulières comme l’analyse des structures latentes» (op. cit. , pp. 66-67). Les structures latentes étant l’expression de concepts dispositionnels, la mesure a moins ici une valeur géométrique, isomorphe aux axiomes de la mensuration qu’une valeur sémantique de déchiffrage. La remarque de Boudon sur les mesures fondamentales et les mesures dérivées ou secondaires peut d’ailleurs être mise en parallèle avec ce qui est dit plus haut des lois de composition qui sont fondamentales, et des lois de changement, lesquelles sont, sinon dérivées, du moins secondaires, dépendant des premières pour leur interprétation.

Si une telle situation se confirme et se précise, elle devrait avoir des conséquences dont il est actuellement difficile d’apprécier l’importance. L’idéal serait de ne plus avoir recours à des métaphores lorsqu’on envisage les rapports qu’entretiennent sciences naturelles et sciences sociales. On est loin de l’avoir atteint. Des remarques précédentes, nous pouvons retenir deux conclusions. En premier lieu, l’analyse psychologique demeure une analyse idéale, puisqu’on ne peut trouver de lois de composition réelle qu’en biologie ou en sociologie, ce qui oblige à s’interroger sur les bases biologiques de la culture. En second lieu, les caractéristiques conceptuelles du comportement ou du changement réglé relèvent de catégories qui ne sont pas toutes de même type logique, ce qui oblige à distinguer divers niveaux de langage. Les sciences sociales ne peuvent donc se contenter de transposer les méthodes des sciences naturelles; elles ne pourront orienter leurs investigations empiriques qu’à partir d’un effort original de recherches formelles sur la structure logique des théories.

Subjectivité et communication

Lorsque l’on traite des rapports existant entre l’individu et la société, il faut bien voir que ni l’un ni l’autre de ces deux termes n’a toujours le même sens. Ils varient avec les contextes. Les rapports sociaux sont d’espèces extrêmement diverses. La notion même d’individu est relative au genre de singularité prise en compte par la question posée: un contribuable n’est pas individualisé de la même manière qu’un amoureux. La connaissance du singulier soulève donc une nouvelle difficulté.

On comprend assez bien que les sciences politiques et économiques soient des sciences du comportement, parce que les comportements politiques et économiques sont définissables par des critères publics. Mais la psychologie oblige à reconnaître les limites de validité de ceux-ci, en particulier dans le cas de la psychologie clinique où même la classification nosographique ne traduit qu’imparfaitement les difficultés subjectives. La psychologie n’appartient donc aux sciences du comportement qu’à titre de cas limite; on se trouve renvoyé, d’une part, à des conditions physiologiques souvent mal connues, d’autre part, à des conditions biographiques et linguistiques qui font apparaître toute description comme une «interprétation», c’est-à-dire une façon contingente parmi d’autres de qualifier ce qui se passe. L’individualité psychologique ou «subjectivité» est un cas limite au sens où, en géométrie, la limite est une asymptote qui permet de classer un ensemble de points convergents. La limite n’est pas une classe, mais elle justifie la classification, par rapport à elle, de ce qui se passe. La célèbre phrase de L. Wittgenstein: «La subjectivité est la limite du monde» pourrait se comprendre aujourd’hui comme signifiant qu’il est impossible de rendre pleinement compte des problèmes de la subjectivité dans une logique de premier ordre et qu’on est conduit à faire intervenir divers niveaux de langage. Par exemple, les mots appréciatifs tels que bon, mauvais, intéressant, plaisant... ne décrivent rien mais sélectionnent pour un individu ou un groupe donné certaines qualités descriptives qui sont alléguées comme les raisons ou les motifs de l’appréciation que l’on porte. En disant que la confiture est bonne parce qu’elle est sucrée, j’utilise le prédicat de deuxième ordre «est bonne» pour sélectionner le prédicat de premier ordre «est sucrée». Les raisons de ma préférence sont en réalité les critères sur lesquels elle se fonde, elles n’en sont pas l’explication. On pourrait, certes, raisonner sur les critères pour justifier un choix par rapport à un autre, mais cette évaluation est autre chose qu’une explication génétique ou causale.

Le fait que tout problème psychologique apparaisse comme un problème d’interprétation tient également à ce que l’événement vécu est polysémique, c’est-à-dire qu’il présente une pluralité de sens pour celui-là même qui le vit. La polysémie de l’événement vécu est comparable à la polysémie des mots du lexique. Un mot peut avoir plusieurs sens suivant le contexte; dans chacun d’eux, il ne fait que contribuer pour une part au sens de la phrase, tout en recevant d’elle sa signification actuelle. Toute traduction d’une langue dans une autre est une interprétation, car la façon de rendre le détail témoigne d’une compréhension plus ou moins sensible de l’œuvre entière. Deux expressions ne sont jamais absolument synonymes, elles ne le deviennent que par convention dans certains de leurs emplois. De même, les événements vécus n’ont pas une signification achevée puisqu’on ne peut entièrement présumer de la configuration dans laquelle, finalement, ils s’inscriront. La polysémie des événements vécus, comme celles des mots du lexique, est une condition de santé, d’intention, d’ouverture. C’est l’aphasie qui est monotone. C’est le symptôme pathologique qui se répète de manière stéréotypée, comme si le malade était enfermé dans un cercle vicieux et que ses efforts étaient condamnés à le crisper davantage sur ses difficultés.

D’où vient que l’individualité personnelle ou expressive de soi apparaisse à l’horizon de l’univers commun comme une limite qui semble indescriptible puisqu’elle affecte toute description d’une contingence interprétative? C’est qu’une subjectivité s’oriente en fonction du possible. La subjectivité, qui s’exprime dans la parole, atteste la dissymétrie des rapports qui vont du langage aux choses et des choses au langage. Le rapport du langage aux choses est le vrai ou le faux, mais le rapport des choses au langage ouvre l’infinité des possibles. C’est seulement par la manière dont un individu est engagé dans le contexte actuel d’une communication effective que le choix des critères ou des interprétations possibles se limite. La conscience de l’identité personnelle n’est d’ailleurs pas séparable de la capacité de communiquer et de se situer dans un réseau de relations personnelles. Ainsi, dans la mesure où la personnalité de chacun est toujours engagée dans un univers de communication, la psychologie apparaît bien, malgré tout, comme une science du comportement des hommes vivant en société.

Spécification des domaines d’investigation

C’est une sorte de lieu commun chez les historiens de la psychologie de déplorer le manque d’unité de cette discipline. François Le Terrier et Gilbert Simondon écrivaient en 1957: «L’histoire de la psychologie ne peut présenter plus d’unité que la psychologie elle-même.» Déjà, en 1936, Claparède le déplorait: «Il n’y a pas plusieurs physiques, ni plusieurs chimies. Il y a ou il ne devrait y avoir qu’une seule psychologie. Or on n’a pas encore fini de s’interroger sur l’unité de la psychologie» (La Psychologie moderne , in Encyclopédie de la Pléiade , 1957). Mais pourquoi la psychologie devrait-elle avoir le même genre d’unité que la chimie? Autrefois on incriminait la diversité des doctrines, aujourd’hui on met en cause la diversité des spécialisations. Les grandes doctrines psychologiques sont toutes antérieures à la Seconde Guerre mondiale: l’associationnisme, l’école de Wurtzbourg, le behaviorisme, la Gestaltpsychologie, la psychanalyse, le fonctionnalisme, la phénoménologie... Depuis la seconde moitié du siècle, les recherches psychologiques n’ont cessé de se diversifier et de se professionnaliser en de multiples directions: psychologie expérimentale, sociale, clinique, comparative, génétique; psychophysiologie, psychosomatique, psychopathologie, psychothérapies, psychanalyse, psychiatrie, psychopharmacologie, psychologie projective, psychologie de l’apprentissage, de l’éducation, des groupes, de la communication, psycholinguistique, psychologie industrielle, économique, juridique, etc. Il n’est guère de situation humaine qui ne puisse revendiquer une spécialité psychologique. La seule chose qui paraisse un peu désuète et qu’on n’évoque plus guère que sur le mode éclectique est la psychologie générale. La psychologie est physiologiquement une et socialement diverse, de sorte qu’elle semble être partout, sauf en elle-même. Mais puisque la conception unitaire de la psychologie n’a jamais existé qu’à l’état de souhait, pourquoi ne pas se demander si ce souhait n’est pas lui-même un rêve illusoire? L’éclectisme, auquel semble vouée la conception unitaire, ne procéderait-il pas d’une confusion entre la nature de l’explication psychologique et la spécificité des domaines d’activité ou des comportements dont il s’agit de rendre compte? L’existence d’explications psychologiques n’implique pas nécessairement celle de «réalités» qui seraient «psychologiques» comme les citrons sont jaunes. Dire qu’une réaction est psychologique signifie qu’elle se laisse interpréter psychologiquement. En elle-même, la réaction est telle ou telle; ce qui est psychologique, c’est l’explication que vous en donnez. Un lapsus, par exemple, est un fait linguistique; même si l’on peut en donner secondairement une explication psychologique, il est d’abord une erreur lexicale ou grammaticale. S’il est vrai qu’une dimension psychologique est présente dans toutes les activités humaines, on peut s’attendre à trouver dans le domaine de chaque science sociale des explications psychologiques, mais cela ne supprime pas la spécificité des domaines d’activité. Rien n’est psychologique qui ne soit d’abord autre chose, et ne se prête secondairement à une réduction analytique qui le fait apparaître comme psychologique. Ainsi, une croyance n’est pas un état d’âme mais une proposition admise. Elle est une assertion tenue pour vraie. Si elle n’était pas une proposition, elle ne serait ni vraie ni fausse, et on ne pourrait pas l’identifier comme étant telle croyance. Chercher pourquoi telle croyance est vraie ou fausse n’est pas un problème psychologique. Mais si on se demande pourquoi telle croyance est acceptée ou refusée, on pose une question ressortissant à la psychologie. La dimension subjective apparaît dans le fait que l’alternative du oui ou du non ne coïncide pas nécessairement avec celle du vrai ou du faux. Considérée du point de vue psychologique, la croyance n’est plus un énoncé mais une disposition à accepter certains énoncés, les conditions d’acceptabilité se distinguant des conditions de vérité. Or cette disposition est une réalité hautement théorique. Elle pose deux sortes de problèmes: la propension à accepter, et la motivation personnelle de l’acceptation. Si je raisonne en termes statistiques de propension, j’obtiens deux raisonnements qui ne sont pas équivalents – pour tout individu dans la situation S1, je puis dire: I) ou que la présence de la disposition D rend probable tel type de réponse; II) ou bien que tel type de réponse rend probable la présence de la disposition D. La difficulté sera alors d’éviter qu’il y ait cercle vicieux entre l’explication I et le diagnostic II. Si le raisonnement porte sur les motifs de l’acceptation, le fait même d’introduire une motivation subjective signifie que la réaction donnée en S1 s’explique par référence à une situation virtuelle, souhaitée, S2. La référence à soi s’exprime par la diversité des modes de référence à la réalité, actuelle ou possible.

La signalisation animale est relativement plus simple. Lorsque la danse des abeilles change de rythme, la signification de son message est changée, de sorte qu’on ne voit pas la nécessité de distinguer ici la forme sociale du message et la forme subjective de la disposition. On ne peut parler alors que par métaphore ou courtoisie de psychologie animale, quand il s’agit en fait d’éthologie. Au plan de l’observation phénoménale, c’est en effet le discernement d’une ambiguïté, d’une «apparence» aux significations multiples, ou d’une interférence entre plusieurs dimensions sémantiques, qui fait naître le sentiment du «psychologique». L’individu a cependant tendance à masquer l’ambiguïté psychologique sous l’univocité de la règle collective. La distinction entre morale et psychologie est une acquisition intellectuelle récente, précaire, hésitante. Montaigne, dans toute son œuvre, est aux prises avec cette distinction qu’il ne parvient à exprimer par aucun mot du vocabulaire disponible à son époque. Le révolutionnaire qui dénonce l’aliénation de nos dispositions subjectives dans la forme sociale du message croit que le remède est de faire exister de vraies abeilles, qui ne souffriraient plus de cette humaine distinction. En cela, il est traditionaliste: la psychologie de l’individu est traditionnellement conforme au statut qui est le sien. Il a l’esprit bourgeois, aristocratique ou plébéien, de sorte que le message moral est sans équivoque. Traditionnellement aussi, les passions, comme l’amour et la haine, sont des réalités morales. Elles ne deviennent pour nous des réalités psychologiques que dans la mesure où nous discernons qu’elles ne sont pas tout à fait ce qu’elles paraissent être.

Dès lors qu’une dimension psychologique est présente dans toutes les activités humaines, cette dimension se retrouve dans toutes les sciences sociales. Mais elle s’y retrouve diversement. Ainsi, la psychologie de l’apprentissage est relative à ce que Chomsky nomme l’acquisition d’une compétence; elle envisage les capacités de l’individu à partir d’un modèle de rationalité pratique, qui est celui d’une tâche à effectuer. De même, l’économiste peut étudier les conséquences de nos choix économiques en se servant d’un modèle de psychologie rationnelle comme celui que lui fournit la théorie des jeux. Dans ces deux exemples, c’est par la conséquence, par les voies de l’instrument et de l’utilité, qu’une raison nous vient. Acquérir une compétence consiste, dans tous les cas, à apprendre à régler son action sur d’autres exigences que nos variations d’humeur ou de disposition. Une psychologie devient rationnelle quand elle s’élimine en nous apprenant à éliminer les incohérences ou les variables non pertinentes. Notre compétence s’accroît à mesure qu’elle aborde des problèmes plus difficiles, alors qu’un problème psychologique cesse de l’être quand il est résolu. La psychologie, plus encore que la sociologie, est une science résiduelle, marginale; elle n’existe qu’à partir d’autre chose.

Il semblerait pourtant qu’avec les émotions, les passions, les désirs et les rêves, la psychologie ait enfin trouvé le domaine empiriquement irrécusable où elle puisse exercer sans partage sa juridiction. Est-ce bien certain? Il faut remarquer en premier lieu que ce domaine est très partagé; il intéresse la morale, la religion, la littérature, l’art, etc. On peut se demander, en second lieu, en quoi il est psychologique. Il ne l’est pas en tant qu’il est irrationnel. La notion d’inconscient sert précisément à dire que ce qui paraît irrationnel s’explique rationnellement quand on change le système de référence. L’âge et le sexe inscrivent dans nos corps une forme de «sociabilité insociable», un mélange d’érotisme et d’agressivité, hétérogène aux valeurs d’usage comme à la rationalité des instruments. Cette sociabilité corporelle ambiguë, marginale, se manifeste dans la «fantaisie», comme dit Freud, ou le «fantasme», comme disent ses disciples, c’est-à-dire sur «une autre scène» que celle qui est régie par le «principe de réalité» ou d’utilité. Il s’avère que cette autre scène, qui est apparemment celle de notre solitude, met en jeu plusieurs personnages liés entre eux par la façon dont ils se méconnaissent ou se reconnaissent, la façon dont ils mêlent ou démêlent leurs attributions respectives, le mien et le tien. La théorie psychologique consiste à se donner un autre système de référence que celui des apparences. En outre, Freud ne dit pas que le rêve «s’explique» par le désir; il parle d’expression déguisée, il dit que l’expression du rêve (qui est un récit au mode indicatif) doit se comprendre comme l’expression d’un souhait sur le mode optatif. Le fait que, pour interpréter les conduites humaines, nous devions recourir à des expressions modales (le possible, le permis, le défendu, le fictif, le rêvé, l’intéressant, etc.) pose un problème logique et sémantique d’une complexité considérable. Certains logiciens, comme J. Hintikka et D. Lewis, interprètent les modalités d’attitudes par référence à un ensemble d’états de choses possibles, c’est-à-dire un ensemble d’éventualités compatibles avec l’attitude en question. Cela veut dire, par exemple, que la perception sera spécifiée non par la visée d’un objet mais par les informations qu’elle apporte et qui se révéleront compatibles avec diverses individuations d’objet. D’une manière générale, le vocabulaire de l’information tend aujourd’hui, chez beaucoup de psychologues, à remplacer les métaphores énergétiques utilisées à l’époque de Freud et de Jung. G. Bateson (Vers une écologie de l’esprit ) a proposé de concevoir la distinction entre le conscient et l’insconcient comme une différence de codage, primaire et secondaire, le codage primaire figuratif ne comportant ni la négation, ni le temps, ni les distinctions modales entre l’indicatif et l’optatif. La topographie des diverses instances psychiques correspond à divers registres de communication ou de relation à soi et à autrui. La stratification des niveaux de langage (ou des types logiques) apparaît, dans cette perspective, comme une donnée fondamentale à la fois de la psychologie individuelle et de la vie sociale. À mesure que les sciences sociales nous rendent plus sensibles à la diversité des systèmes de relation entre les hommes, il semble que se dessine entre elles un nouveau genre d’unité: entre les disciplines, des relations transversales s’établissent, les résultats obtenus dans une recherche semblent de plus en plus souvent réutilisables dans d’autres; à mesure que les questions se diversifient, de nouvelles affinités apparaissent entre des domaines distincts.

Il est maintenant possible d’essayer de répondre à la question initialement posée concernant les rapports qu’entretiennent les humanités littéraires et les sciences sociales. Si les lettres et les sciences requièrent des aptitudes différentes, cela tient peut-être davantage à la faiblesse du cerveau humain qu’à des questions de principe. Car il existe une certaine continuité dans les méthodes de recherche. L’étude des humanités ou, comme l’on dit aujourd’hui, des cultures, s’appuie sur les méthodes comparatives de l’histoire et de l’ethnologie. Les méthodes d’analyse mathématique et de sémantique formelle ont été introduites par les sciences sociales. L’ensemble des procédures de recherche peut alors se résumer dans les opérations suivantes: inventaire et critique de la documentation recueillie par enquêtes historiques ou sur le terrain; comparaison des documents, des époques, des cultures; classifications susceptibles d’être exprimées sous forme algébrique et d’être utilisées comme instruments d’analyse; analyse conceptuelle dont la logique fournit le fil directeur, les mathématiques permettant de modéliser des structures et de dégager des implications.

L’explication dans les sciences sociales tend surtout à montrer comment les phénomènes collectifs se construisent à partir de schémas d’interaction entre les individus. Les systèmes d’interaction entre les hommes suffisent à rendre compte des contraintes collectives. Le rôle des sciences sociales est principalement de répondre à la question: quoi implique quoi? quelles sont les implications de ce que font les individus? Si elles peuvent éclairer les décisions pratiques, c’est dans la mesure où elles aident à mieux percevoir les divers aspects d’une situation.

Enfin, s’il fallait assigner à quelque discipline un rôle inspirateur ou foncièrement pédagogique dans la connaissance de l’homme, c’est l’histoire qu’il faudrait nommer. Pour nous aider à percevoir les configurations et les transformations du paysage humain, l’analyse s’alimente à ce qui précède toujours la théorie, et qui est l’art infini de raconter. L’histoire, le récit, est le clair-obscur d’un esprit qui s’éveille, le mélange de savoir et d’ignorance d’où naissent nos questions sur la vie. La forme narrative est la forme triviale de l’expérience humaine, la forme d’où l’on part pour interroger, et à quoi l’on revient quand défaillent les explications.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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